Le 30 juillet dernier, l’Union européenne a lancé l’appel d’offres tant attendu pour la construction de ses premières gigafactories d’intelligence artificielle. Les candidats peuvent désormais déposer leurs projets pour construire et exploiter ces infrastructures. Cet article situe cette annonce dans son contexte, détaille le mécanisme de financement en deux lots et deux phases, explique ce que recouvre le chiffre de « plus de 30 milliards d’euros » et précise le statut de chacun des engagements. Il prolonge notre analyse sur l’initiative InvestAI et les gigafactories d’IA et notre article sur la souveraineté européenne en matière d’IA.
Sommaire :
- Pourquoi des gigafactories d’IA en Europe ?
- Du plan InvestAI à l’appel d’offres : continuité et inflexions
- Ce qu’a annoncé la Commission le 30 juillet 2026
- Deux lots, deux phases : le mécanisme de financement en détail
- Un objectif de plus de 30 milliards d’euros
- Les États membres se mobilisent, la dépendance européenne en toile de fond
- Comment european economics accompagne ses clients
Pourquoi des gigafactories d’IA en Europe ?
Une gigafactory d’IA n’est pas une usine au sens classique. Il s’agit d’un centre de calcul géant, équipé de plus de 100 000 processeurs spécialisés, conçu pour entraîner les modèles d’intelligence artificielle les plus avancés. Ces modèles, comme les grands modèles de langage (ou LLM pour Large Language Model), nécessitent une puissance de calcul considérable dont l’Europe est aujourd’hui largement dépourvue, contrairement aux États-Unis et à la Chine où des projets massifs de centres de données sont déjà en cours (APNews, 2025 ; Newsweek, 2026).
L’Union européeene dispose déjà de dix-neuf AI Factories, des centres de calcul de taille plus modeste (environ 25 000 processeurs) répartis sur le continent. Les gigafactories d’IA représentent le changement d’échelle : offrir aux start-ups, aux entreprises, aux chercheurs et aux administrations publiques européennes un accès à une puissance de calcul de niveau mondial, couvrant l’enchaînement, l’inférence et le réglage fin de modèles avancés, sur le sol européen et sous droit européen (EuroHPC JU, 2026). C’est un enjeu de souveraineté technologique autant que de compétitivité.

Réseau des AI Factories et des AI Factory Antennas en Europe (Commission européenne (DG CONNECT), AI Factories, 2025).
Du plan InvestAI à l’appel d’offres : continuité et inflexions
L’annonce du 30 juillet s’inscrit dans une séquence engagée il y a un an et demi :
- 11 février 2025 : lors du sommet pour l’action sur l’IA à Paris, la présidente de la Commission Ursula von der Leyen a présenté le plan InvestAI, qui vise à mobiliser 200 milliards d’euros d’investissements dans l’IA en Europe, dont 20 milliards dédiés aux gigafactories d’IA (Commission européenne, IP/25/467, 2025).
- Printemps 2025 : un premier appel à manifestations d’intérêt a permis de sonder le marché : 76 réponses provenant de 16 États membres ont confirmé un fort appétit du secteur privé (EuroHPC JU).
- 16 janvier 2026 : le Conseil a adopté le règlement (UE) 2026/150, qui confie officiellement le déploiement des gigafactories à l’EuroHPC Joint Undertaking pour le calcul à haute performance européen, l’organisme qui gère déjà les supercalculateurs européens. Ce règlement est un texte adopté et en vigueur.
- 30 juillet 2026 : lancement de l’appel d’offres. Le plan InvestAI évoquait quatre à cinq gigafactories d’IA ; l’appel en prévoit désormais jusqu’à sept, la Commission ayant constaté un intérêt fort de la part des États membres et du marché (Silicon, 2026).
Avec cet appel, l’Union passe donc des annonces à la mise en œuvre : les candidats peuvent désormais déposer officiellement leurs projets.
Ce qu’a annoncé la Commission le 30 juillet 2026
La Commission européenne et l’EuroHPC ont ouvert un appel d’offres pour sélectionner jusqu’à sept gigafactories d’IA dans l’Union (Commission européenne, IP/26/1708, 2026).
Le calendrier est le suivant :
- Dépôt des candidatures : jusqu’au 12 novembre 2026,
- Décisions d’attribution : attendues début 2027,
- Signature du cadre juridique et des contrats : lancement des constructions en 2027,
- Mise en service : dans un délai maximal de 18 mois à compter de la signature des contrats, soit une entrée en service des premières installations attendues vers la mi-2028 (Euronews, 2026).
Les candidatures sont ouvertes aux consortiums et aux entités ad hoc réunissant entreprises, investisseurs et acteurs publics. Les projets pourront être implantés sur un site unique, répartis sur plusieurs sites dans un même État membre, ou prendre la forme de projets transfrontières associant plusieurs États membres via des infrastructures distribuées (Commission européenne, 2026).
Deux dispositifs complètent le montage :
- Un accord de passation conjointe de marchés : dix-huit États membres, dont la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, l’ont signé avec l’EuroHPC Joint Undertaking afin d’acheter ensemble du temps de calcul auprès des futures gigafactories d’IA.
- Des lettres d’intention avec les fabricants américains AMD, NVIDIA et Qualcomm : signées par le Commission dans le prolongement de l’accord-cadre commercial conclu entre l’UE et les États-Unis à l’été 2025, pour sécuriser l’accès des consortiums aux équipements. La Commission qualifie ces documents de lettres d’intention, instruments par nature préparatoires et distincts de contrats de fourniture fermes. Les consortiums resteront libres de s’approvisionner auprès de tout fournisseur établi en Europe ou dans un pays partageant les mêmes valeurs, une partie des achats pouvant être réservée à des start-ups et scale-ups européennes (Agence Europe, 2026).
Deux lots, deux phases : le mécanisme de financement en détail
L’appel est structuré en deux lots et deux phases successives de développement, les États membres d’accueil apportant un financement équivalent à celui de l’Union européenne (Commission européenne, 2026).
Lot 1 : jusqu’à quatre projets
- Financement de l’Union pouvant atteindre 100 millions d’euros en première phase
- Jusqu’à 400 millions d’euros supplémentaires en seconde phase
- En contrepartie : déployer au moins autant de processeurs d’IA avancés que la plus puissante AI Factory européenne actuelle, puis tripler cette capacité en seconde phase
Lot 2 : jusqu’à trois projets de plus grande ampleur
- Financement de l’Union pouvant atteindre 200 millions d’euros en première phase
- Jusqu’à 800 millions d’euros supplémentaires en seconde phase
- Exigence de capacité portée à au moins quatre fois celle de la plus puissante AI Factory européenne à l’issue de la seconde phase
Pour mémoire, le règlement (UE) 2026/150 plafonne la contribution financière de l’Union européenne à 17 % des dépenses d’investissement (CAPEX) relatives à l’infrastructure globale de calcul de chaque gigafactory. La sélection des projets accordera par ailleurs une attention particulière à la diversification des fournisseurs et à la sécurité des données (EuroHPC, 2026).
Un objectif de plus de 30 milliards d’euros
Le chiffre mis en avant mérite d’être décomposé, car il ne s’agit pas de 30 milliards d’euros de fonds publics déjà engagés. L’objectif combine :
- Jusqu’à 10 milliards d’euros de financement public, apportés à parts égales par l’Union et les États membres participants
- Au moins 20 milliards d’euros d’investissements privés que ce socle public doit permettre d’attirer
La logique est celle du catalyseur : en garantissant un financement et des commandes publiques de temps de calcul, l’Union réduit le risque pour les investisseurs privés et les incite à s’engager (Commission européenne, 2026).
Un point de vigilance s’impose toutefois. Sur la part publique européenne, environ 1 milliard d’euros seulement est disponible dans le budget actuel de l’Union européenne. Le reste dépend du prochain cadre financier pluriannuel 2028-2035, toujours en cours de négociation entre les États membres. La Commission a elle-même indiqué que le montant annoncé pour la seconde phase constituait sa meilleure estimation, sans pouvoir préjuger de l’issue des négociations budgétaires (Euronews, 2026). Le chiffre de 30 milliards d’euros doit donc être lu comme un objectif, et non comme un budget acquis.
Les États membres se mobilisent, la dépendance européenne en toile de fond
La mobilisation des États membres opère à deux niveaux :
- Dix pays ont exprimé leur intérêt pour accueillir une gigafactory : Allemagne, Italie, France, Pologne, Tchéquie, Danemark, Finlande, Grèce, Portugal et Espagne (Euronews, 2026).
- Dix-huit États membres se sont engagés, via l’accord de passation conjointe évoqué plus haut, à acheter du temps de calcul auprès des futures installations (Euronews, 2026).
Certains vont plus loin : la France, première à se déclarer, s’engage à commander 100 millions d’euros de capacité de calcul au projet retenu sur son territoire (gouvernement français, 2026). Il s’agit d’un achat de capacité, et non d’une subvention, un mécanisme qui sécurise les revenus futurs des consortiums sans alourdir la part publique du financement.
Cette mobilisation répond à une dépendance bien documentée, les capacités de calcul de pointe restant concentrées aux États-Unis et en Chine. Le paradoxe de court terme est assumé : pour bâtir une infrastructure souveraine, l’Union européenne s’appuie d’abord sur des lettres d’intention avec des fabricants de processeurs américains.
Deux garde-fous sont prévus, dont la portée dépendra des choix des consortiums :
- la clause d’approvisionnement ouverte aux fournisseurs européens ou dans des pays partageant les mêmes valeurs (likeminded countries), avec une réserve possible au profit des start-ups européennes
- la stratégie mise en place pour limiter la dépendance à un fournisseur fait partie des éléments pris en compte dans l’évaluation de la sécurité de la chaîne d’approvisionnement (EuroHPC JU, Tender Specifications, p. 44).
S’y ajoute la fragilité budgétaire déjà évoquée, qui conditionne la seconde phase du programme.
Comment european economics accompagne-t-il ses clients dans l’appel relatif aux gigafactories d’IA et les initiatives associées ?
Depuis 2009, european economics accompagne les entreprises dans l’obtention de financements publics nationaux et européens et dans la notification des aides d’État. Nos équipes interviennent auprès des consortiums pour l’ingénierie des dossiers, la préparation des candidatures et le suivi des procédures qu’il s’agisse des appels gérés par l’EuroHPC JU, comme celui relatif aux gigafactories d’IA, ou des dispositifs pilotés par les États membres, tels que les appels nationaux liés à l’IPCEI sur le continuum des infrastructures de calcul.