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L’IA en Europe : de la dépendance à la souveraineté

Publié le 21 octobre 2025
7 min

L’intelligence artificielle n’est pas seulement une nouvelle vague d’innovation, elle représente la prochaine révolution industrielle : un changement technologique et économique majeur qui redéfinit la manière dont les nations produisent, concurrencent et exercent leur influence. La maîtrise de l’IA détermine la productivité, la capacité à raconter sa propre histoire et, in fine, la souveraineté.

Pour l’Europe, 2025 est une année charnière, le moment de choisir si elle sera un acteur décisif ou un simple spectateur de cette course mondiale.

La position de l’Europe dans la course mondiale à l’IA : concurrencer les États-Unis et la Chine

L’Europe n’est pas en position de force. Les États-Unis avancent grâce à des capitaux privés massifs, la Chine s’appuie sur sa puissance industrielle soutenue par l’État, tandis que l’Europe doit composer avec un ensemble complexe de réglementations et des décisions fondées sur le consensus.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Les fournisseurs américains de cloud détiennent plus de 70 % du marché européen, contre seulement 13 % pour les acteurs européens. Chaque jeu de données, chaque modèle, chaque start-up qui dépend d’infrastructures étrangères s’appuie en réalité sur des ressources qui ne lui appartiennent pas et restent soumises à des règles hors de son contrôle.

Il ne s’agit pas seulement d’un enjeu économique ; c’est une dépendance stratégique. Le leadership de la Chine se manifeste également dans la recherche : en 2024, les chercheurs chinois en intelligence artificielle ont publié plus d’articles académiques que leurs homologues européens, américains et britanniques réunis, avec 24 000 publications contre 19 000.

Du côté de la demande, l’écart est tout aussi marqué. En 2024, seulement 14 % des entreprises européennes avaient adopté des solutions d’IA. Aux États-Unis, les petites entreprises, des salons de coiffure aux concessions automobiles, utilisaient déjà l’IA pour le marketing, la logistique ou les opérations. À la mi-2025, 58 % des petites entreprises américaines avaient intégré l’IA générative. En Europe, beaucoup de PME en étaient encore à explorer ce que signifie « prompt engineering ».

Pourquoi la souveraineté numérique est essentielle pour l’avenir de l’IA en Europe ?

La souveraineté numérique n’est pas un slogan : c’est la capacité de l’Europe à développer, stocker et déployer ses technologies de manière autonome.

La dépendance aux fournisseurs de cloud américains et aux semi-conducteurs importés réduit la marge de manœuvre et le choix. Comme le souligne le rapport Draghi, dans l’IA, « winner takes most ». Sans montée en puissance rapide, l’Europe risque de perdre du terrain dans un secteur mondial décisif.

Aujourd’hui, l’infrastructure cloud européenne reste limitée par rapport aux leaders mondiaux, et les investissements en capacité de calcul sont insuffisants. Renforcer notre souveraineté n’est donc pas optionnel : c’est une condition indispensable à notre compétitivité. Sans cela, l’Europe continuera à subir des règles fixées par d’autres plutôt que de tracer sa propre voie technologique.

Comment une réglementation efficace peut-elle soutenir l’innovation en IA en Europe ?

L’Europe est reconnue pour sa gouvernance technologique responsable, mais elle agit encore avec prudence. Le RGPD a fixé un standard mondial en matière de protection des données, mais il a aussi créé un poids administratif pour les start-ups.

Le nouveau AI Act marque un progrès en adoptant une approche basée sur le risque, cherchant à concilier sécurité et innovation. Mais le paradoxe demeure : des règles destinées à protéger les citoyens peuvent ralentir ceux qui conçoivent des solutions pour eux.

Le défi pour l’Europe n’est pas de sacrifier l’éthique, mais de garantir une mise en œuvre efficace. La réglementation doit donner des repères et de la clarté, pas créer d’obstacles inutiles. Un cadre bien pensé peut stimuler l’innovation, à condition qu’il accompagne le progrès plutôt que de le freiner.

Le plan d’action pour le continent de l’IA (AI Continent Action Plan) : la feuille de route européenne vers l’indépendance technologique

2025 marque le lancement de la stratégie européenne. Le AI Continent Action Plan définit cinq priorités :

  • Augmenter la capacité de calcul

  • Ouvrir l’accès aux données

  • Former et retenir les talents

  • Simplifier la réglementation

  • Accélérer l’adoption de l’IA

Au centre de cette initiative, InvestAI est un programme de 200 milliards d’euros pour soutenir l’intelligence artificielle dans toute l’Union européenne, avec un fonds de 20 milliards dédié à la création de quatre à cinq gigafactories d’IA d’ici 2027. Ces installations ne seront pas de simples centres de données : elles seront des moteurs d’innovation, alimentées par une énergie propre, hébergeant des clusters de 100 000 puces, et offrant aux start-ups et PME un accès ouvert à des ressources de calcul massives, réduisant ainsi la dépendance aux fournisseurs étrangers.

Transformer l’ambition en résultats concrets exige une exécution efficace, et le financement public joue un rôle central.

Le financement public-privé comme levier stratégique pour l’IA en Europe

En Europe, le financement mixte public-privé ne se limite pas à un soutien : c’est un outil pour réduire le risque, attirer des investisseurs privés et permettre la montée en puissance. Les États-Unis disposent du capital-risque, la Chine d’une direction étatique. L’Europe repose sur des comités et des mécanismes de cofinancement, qui peuvent s’avérer très efficaces lorsqu’ils sont bien mobilisés.

L’expérience des IPCEI Microélectronique et Batteries depuis 2018 montre que l’aide d’État européenne peut mobiliser des milliards d’investissements privés, aligner les stratégies nationales et atteindre une échelle industrielle.

Pour les gigafactories d’IA, le financement public doit :

  • Réduire les risques liés à des projets ambitieux de plusieurs milliards d’euros

  • Garantir l’accès ouvert et prévenir les monopoles nationaux

  • Assurer durabilité et interopérabilité

  • Aller à la vitesse du développement technologique, et non de la bureaucratie

Bien conçu, le financement public devient à la fois un bouclier et un moteur, protégeant la souveraineté tout en stimulant l’innovation.

Créer des marchés qui récompensent l’innovation et la prise de risque en IA

Les subventions peuvent déclencher la transformation, mais ce sont les marchés qui créent des champions.

L’avenir de l’IA en Europe dépend de marchés ouverts, transparents et équitables. L’objectif est simple : réduire les barrières, donner aux innovateurs les moyens d’agir et récompenser l’ambition.

Le soutien public ne doit pas créer de marchés fermés, au risque de remplacer des monopoles étrangers par des monopoles nationaux.

Une concurrence dynamique exige également des marchés de capitaux profonds. Aujourd’hui, le capital-risque européen paraît timide comparé à l’agressivité des investisseurs américains. Sans liquidité ni envergure, les start-ups les plus prometteuses risquent de stagner ou d’être rachetées à l’étranger.

L’enjeu est de favoriser un marché compétitif mais régulé, capable de combiner rapidité, échelle et innovation.

Pénurie de talents en IA : l’Europe doit retenir ses meilleurs spécialistes

L’infrastructure et le financement ne suffisent pas : ce sont les talents qui font la différence, et l’Europe risque d’en perdre trop.

En 2025, 62 % des post-doctorants en IA de l’UE prévoyaient de partir aux États-Unis ou en Chine, attirés par des projets plus ambitieux, des salaires plus élevés et de plus grandes opportunités. Il s’agit d’une fuite majeure pour notre moteur d’innovation.

La solution dépasse le simple salaire. L’Europe doit créer des écosystèmes où les professionnels de l’IA peuvent développer des projets ambitieux, collaborer dans des environnements stimulants et être récompensés pour l’innovation plutôt que pour la bureaucratie. Le talent reste la ressource la plus rare de l’économie de l’IA, qui ne peut être fabriquée ni remplacée.

Des principes au leadership : l’Europe peut diriger la révolution mondiale de l’IA

L’Europe doit accélérer, car le futur n’attendra pas le consensus. Elle a l’opportunité de transformer ses principes en leadership réel. Pour réussir, elle doit :

  • Construire une infrastructure IA souveraine, fiable et accessible à tous les innovateurs

  • Développer des marchés de capitaux qui récompensent le risque et l’ambition

  • Retenir les talents grâce à un écosystème ambitieux, inspirant et compétitif à l’échelle mondiale

Il ne s’agit pas d’opposer éthique et efficacité, mais de montrer que l’Europe peut diriger l’IA de façon responsable, durable et performante.

Bien menée, cette stratégie pourrait faire de l’Europe une référence mondiale, un continent où l’IA est puissante, éthique et où l’innovation prospère selon nos standards.

Le cap moral est posé pour l’Europe, il lui reste à construire les moyens de l’atteindre.

Article rédigé par Hedi Bairam, Project Director chez european economics, Marie Lambert, Sales & Marketing Director chez european economics, et Marc Isabelle, Founder & CEO chez european economics.


Marie LAMBERT
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