Dans une nouvelle ère marquée par l’intensification des tensions géopolitiques et du protectionnisme économique, dans un contexte de compétition accrue entre continents, l’Union européenne (UE) se trouve à un carrefour stratégique.
Les deux premières puissances économiques mondiales, les États-Unis et la Chine, soutiennent massivement leurs industries et technologies clés à travers des politiques industrielles étatiques telles que l’Inflation Reduction Act et le Chips and Science Act côté américain, ou des subventions d’envergure pour les semi-conducteurs et la mobilité électrique côté chinois. À l’inverse, l’Union européenne reste vulnérable : elle occupe le troisième rang mondial en termes de PIB, mais pâtit d’un marché intérieur fragmenté, d’une forte dépendance aux fournisseurs extérieurs, et d’une difficulté persistante à transformer ses investissements en R&D et innovation en production industrielle à grande échelle. Ce retard se manifeste notamment dans des secteurs critiques comme les semi-conducteurs, les batteries électriques ou l’hydrogène vert, où l’UE détient une part marginale de la production mondiale: moins de 10 % des semi-conducteurs, seulement 7 % des batteries électriques, et moins de 1 % des panneaux solaires photovoltaïques sont produits en Europe.
Cette vulnérabilité stratégique va au-delà des volumes de production, des parts de marché et des capacités de commercialisation. L’UE dépend fortement des importations de matières premières critiques, telles que le lithium, le gallium, le germanium ou les terres rares, qui proviennent de fournisseurs majoritairement asiatiques. Dans le même temps, les entreprises européennes sont soumises à des normes environnementales et sociales plus strictes, à des prix de l’énergie plus élevés, et à une réglementation hétérogène entre États membres. Ces désavantages structurels rendent quasiment impossible toute concurrence sur les prix face à des acteurs bénéficiant d’économies d’échelle, de réglementations plus souples, et d’un fort soutien public. Surtout, ils rappellent qu’aucun État membre ne pourra relever seul les défis économiques actuels : unir les efforts, mutualiser les ressources et coordonner les politiques est devenu indispensable.
Face à cette situation, l’UE ne peut se permettre une course vers le bas. Elle doit rompre avec la conviction profondément ancrée selon laquelle la concurrence parfaite et le libre-échange mondial profiteraient automatiquement aux consommateurs et aux travailleurs européens. La rupture des chaînes d’approvisionnement mondiales durant la pandémie de Covid-19, la crise énergétique consécutive à la guerre déclenchée par la Russie en Ukraine, ou encore le bouleversement des règles du commerce international opéré par l’administration Trump, en ont démontré les limites. À l’inverse, l’UE doit assumer une stratégie industrielle rénovée, centrée sur la résilience, le leadership technologique et l’action coordonnée. Son objectif clé doit être la réduction des dépendances stratégiques, le renforcement des chaînes de valeur internes, et la capacité collective à innover et à produire à grande échelle sur le sol européen. C’est à ces conditions que l’économie européenne pourra sortir d’une concurrence fondée sur les prix, et se différencier par l’innovation, la qualité et la durabilité – les moteurs essentiels de la productivité, de la croissance, et d’un modèle redistributif renouvelé, au cœur du projet économique et social européen.
C’est dans ce cadre que s’inscrivent les Projets Importants d’Intérêt Européen Commun (IPCEI), véritable instrument stratégique de politique industrielle de l’UE. Ces projets transnationaux de grande envergure, soutenus par la Commission européenne et financés par les États membres, visent à renforcer l’innovation, la durabilité, la compétitivité industrielle, la souveraineté technologique, la résilience et les infrastructures dans des secteurs jugés stratégiques pour l’avenir de l’Europe. Ils intègrent des dizaines de projets de R&D&I portés par des entreprises sélectionnées dans plusieurs États membres, et couvrent l’ensemble des étapes des chaînes de valeur stratégiques.
Le fondement juridique des IPCEI repose sur l’article 107(3)(b) du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), qui permet une dérogation à l’interdiction générale des aides d’État. Ces aides sont encadrées par la Commission européenne au titre du droit de la concurrence, avec pour objectif de protéger et maximiser le bien-être des consommateurs et citoyens européens. Cela implique de maintenir des prix accessibles, d’assurer une large disponibilité des produits, d’encourager la qualité, la diversité et l’innovation. Conformément aux règles des IPCEIs, les États membres ne peuvent soutenir que des projets qui ne seraient pas réalisés sans aide publique, en raison de défaillances de marché, à condition qu’ils dépassent l’état de l’art mondial, et que les entreprises bénéficiaires n’en retirent pas un pouvoir de marché significatif.
Depuis leur lancement en 2018, onze IPCEIs ont été approuvés dans des domaines hautement stratégiques : microélectronique, batteries, hydrogène, cloud computing, santé. Vingt-deux États membres se sont engagés à les financer à hauteur de 37,2 milliards d’euros de subventions réparties sur 247 entreprises (Schmitz et al., 2024). Ces initiatives constituent une réponse structurante aux subventions massives et aux stratégies industrielles déployées en Chine et aux États-Unis, en proposant une approche européenne fondée sur l’autonomie stratégique et la compétitivité.
Contrairement à d’autres instruments de politique industrielle, les IPCEIs sont conçus pour répondre aux spécificités du marché intérieur européen : une zone économique composée de 27 États membres aux cadres juridiques, langues, priorités politiques et structures économiques hétérogènes. Les IPCEIs imposent une coopération entre au moins quatre États membres et plusieurs dizaines d’entreprises d’un même secteur, sous la supervision de la Commission. Cela favorise une meilleure convergence des réglementations et des incitations – qu’il s’agisse de propriété intellectuelle, de délivrance d’autorisations, de normes environnementales, de standards techniques ou de financement. Cette harmonisation résulte d’un travail de coordination amont particulièrement exigeant. Elle permet de fluidifier les projets et d’intégrer un marché intérieur encore trop morcelé. Les IPCEIs répondent ainsi à l’un des blocages identifiés par Mario Draghi dans son rapport de 2024 : l’incapacité à déployer l’innovation à l’échelle, faute de politiques publiques coordonnées.
Les IPCEIs jouent également un rôle décisif dans la correction des déséquilibres concurrentiels mondiaux, notamment dans les secteurs des semi-conducteurs, de la mobilité électrique ou du numérique, où les concurrents non-européens bénéficient d’un soutien public massif et de normes moins contraignantes. La Chine, par exemple, a acquis un avantage compétitif en combinant rattrapage technologique, production de masse, réglementation sociale et environnementale minimale et subventions massives, ce qui permet à ses industries de rester rentables malgré la volatilité des marchés (Bickenbach et al., 2024). Les entreprises européennes, elles, doivent faire face à des standards plus stricts, des coûts plus élevés, une base de marché moins intégrée et des règles rigoureuses sur les aides d’État. Dans ce contexte, la compétition par les prix est structurellement défavorable à l’UE.
Par conception, le cadre des IPCEIs favorise une concurrence hors prix, où les entreprises européennes peuvent exceller face à leurs homologues américaines ou asiatiques. Les bénéficiaires sont rigoureusement sélectionnés, et reçoivent un financement public ciblé pour développer et industrialiser des produits et services innovants au sein de chaînes de valeur européennes, sur la base de percées technologiques au-delà de l’état de l’art. Les IPCEIs soutiennent ainsi la structuration d’écosystèmes d’innovation (voire leur création, comme pour les batteries Li-ion ou l’hydrogène vert), en favorisant la R&D collaborative et des réseaux européens d’acteurs industriels interconnectés. Enfin, ils permettent la création d’emplois hautement qualifiés en Europe.
Un exemple concret illustre l’impact des IPCEIs sur la compétitivité et la résilience industrielle de l’UE.
Deux IPCEIs sur les batteries ont été lancés en 2019 pour développer une chaîne de valeur européenne dans ce domaine. L’électrification des secteurs de la mobilité et de l’énergie connaîtra un essor considérable dans les décennies à venir, afin de réduire la dépendance de l’Union européenne au pétrole et au gaz, deux sources d’énergie primaire dont elle est structurellement dépourvue. À l’inverse, l’industrie automobile européenne est solide, tandis que plus de 80 % de l’approvisionnement mondial en cellules de batteries provient de Chine (60 %), de Corée du Sud (18 à 20 %) et du Japon (5 à 6 %). À cela s’ajoute le fait que le pack batterie constitue le composant le plus coûteux d’un véhicule électrique (VE), représentant généralement entre 30 et 40 % du coût total d’un VE standard. On comprend ainsi pourquoi il est d’une importance stratégique pour l’Union européenne de développer et de localiser une chaîne de valeur européenne des batteries, couvrant l’approvisionnement en matières premières critiques telles que le lithium, le cobalt, le nickel, le manganèse et le graphite, ainsi que la production de produits chimiques avancés pour la cathode, l’électrolyte et l’anode, les gigafactories pour la fabrication de cellules, les packs et systèmes de batteries, et enfin le recyclage, le réemploi et le raffinage. Sans un tel approvisionnement intégré en batteries fabriquées en Europe, l’Union pourrait perdre 30 à 40 % de la valeur de la production automobile dans les années à venir.
Dans le premier IPCEI dédié aux batteries, sept États membres (Belgique, Finlande, France, Allemagne, Italie, Pologne et Suède) se sont engagés à financer jusqu’à 3,2 milliards d’euros de projets transfrontaliers de R&D, portés par 17 entreprises, en coopération avec plus de 70 partenaires externes (PME et centres de recherche publics). Un second IPCEI (EuBatIn) a suivi, avec 42 entreprises issues de douze États membres, et un soutien public de 2,9 milliards d’euros. Ces deux projets sont en phase de déploiement (achèvement prévu en 2028 et 2031). Il est encore trop tôt pour en mesurer pleinement les impacts économiques, mais le nombre d’emplois directs et indirects liés à la filière batteries en Europe est en croissance continue depuis 2022, et devrait plus que doubler d’ici 2030.
L’exemple des IPCEIs dédiés aux batteries illustre également leur contribution à la transition écologique de l’UE, en cohérence avec l’agenda européen de décarbonation, tout en créant de l’emploi qualifié sur le continent. La plupart des IPCEIs existants portent sur l’innovation durable, comme Hy2Tech, Hy2Use, Hy2Move et Hy2Infra pour le développement de l’hydrogène bas-carbone, ou les deux IPCEIs sur les semi-conducteurs, axés sur la production de puces à haute efficacité énergétique ou à large bande pour les secteurs de l’énergie et de la mobilité.
À partir de 2025, de nouveaux ICPEIs seront lancés par la Commission européenne et les États membres, dans le cadre du Forum européen conjoint sur les IPCEIs (JEF IPCEI). Cinq projets ont déjà été approuvés fin 2024 et début 2025 : Circular Advanced Materials for Clean Technologies, Continuum of federated and distributed Artificial Intelligence services, Deploying large-scale federated Edge computing infrastructure and services, Advanced Semiconductors Technologies and Innovative nuclear technologies. Trois autres projets sont à l’étude : biotechnologies, véhicules propres, connectés et autonomes, et matières premières critiques.
Le JEF IPCEI vise également à améliorer la conception, l’évaluation et la mise en œuvre des projets. Parmi les priorités : accroître la participation des PME aux côtés des grands groupes, et impliquer davantage les autorités locales et régionales aux côtés des gouvernements centraux. Enfin, les discussions soulignent l’importance d’un cofinancement européen, notamment pour les États membres aux marges budgétaires limitées.
En conclusion, les IPCEIs ne sont pas de simples instruments d’aide d’État. Ils constituent une véritable boussole stratégique pour l’avenir industriel de l’Europe et le bien-être de ses citoyens. En luttant contre la fragmentation, en favorisant la coopération transfrontalière et en promouvant l’innovation dans des secteurs d’intérêt stratégique, ils offrent une réponse européenne structurée face aux politiques industrielles offensives des grandes puissances. Ce sont des investissements publics ciblés pour renforcer la souveraineté technologique, la compétitivité économique et la durabilité environnementale de l’Union, autant de conditions essentielles pour préserver et améliorer le niveau de vie des citoyens européens.
Références
- Bickenbach, F., Dohse, D., Langhammer, R. J., & Liu, W.-H. (2024). Foul play? On the scale and scope of industrial subsidies in China (Kiel Policy Brief No. 173). Kiel Institute for the World Economy.https://www.ifw-kiel.de/publications/foul-play-on-the-scale-and-scope-of-industrial-subsidies-in-china-32738/
- Draghi, M. (2024). The future of European competitiveness. Part A: A competitiveness strategy for Europe. European Commission. https://coilink.org/20.500.12592/9kbtlh
- European Union (2025). Experiences of regional authorities with the Important Projects of Common European Interest (IPCEI) and suggestions for improvement. https://www.t33.it/en/news/cor-418-ipcei.html
- Letta, E. (2024). Much more than a market: Speed, security, solidarity – Empowering the Single Market to deliver a sustainable future and prosperity for all EU citizens. Institut Jacques Delors. https://coilink.org/20.500.12592/vmcvm07
- Schmitz, L., Seidl, T., & Wuttke, T. (2025). The costs of conditionality: IPCEIs and the constrained politics of EU industrial policy. Competition & Change. https://doi.org/10.1177/10245294251320675